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"L’Etat tuera-t-il les antiquaires ?"

2012 janvier 27
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L’interdiction des grosses transactions en liquide visant à éviter une partie de la fraude fiscale inquiète certains secteurs d’activités. Dans le domaine particulier du marché de l’art, que ce soit dans les salles de ventes et surtout dans le secteur des échanges en magasins, la politique mise en œuvre depuis quelques années pour surveiller les transactions a engendré de considérables disparitions de boutiques et donc de parts de marché de la Belgique sur le plan européen. C’est le message de Patrick Derom (photo), président de la Chambre royale des Antiquaires de Belgique, pour lequel “il est évident qu’il faut combattre les fraudeurs, mais il faut appliquer la règle avec un sens aigu de l’égalité. Pourquoi stigmatiser notre métier?” L’idée de descendre le socle du paiement en cash à 5 000 puis 3 000 € lui semble malheureuse.

Certains observateurs, plus catholiques que le Pape, vous diront que c’est normal d’agir de la sorte. “Il faut combattre les trafiquants, ces antiquaires tous véreux et profiteurs (l’image de marque du métier est malheureusement écornée depuis trop longtemps), qui créent des réseaux entre les chantiers de fouilles de Chine, d’Amérique centrale et du Moyen-Orient et les places européennes comme Londres, Paris et Bruxelles”, pensent-ils. “La chose est en partie vraie, mais réduire le marché de l’art à ces comportements douteux est simpliste et installe un écran de fumée avec la réalité de notre terrain national”, précise Patrick Derom. Ces 3 000 € qui viendraient à terme remplacer un seuil fixé actuellement à 15 000 € (“c’est une norme très acceptable”, dit notre interlocuteur), vont représenter un risque majeur pour nos antiquaires et brocanteurs (du moins ce qu’il en reste car depuis 20 ans le secteur a certainement maigri de moitié). Ils ne vont plus pouvoir agir face à leurs clients et vice-versa avec la flexibilité indispensable. Le coup de cœur d’un étranger de passage pour un joli bijou ou un petit tableau devient à ce niveau “impossible”. Les antiquaires et brocanteurs ne possèdent pas de terminaux pour les cartes de débit comme les parfumeurs et les marchands de vêtements. Prendre ces indépendants pour des tricheurs invétérés comme le suggèrent les vis serrées années après années par le fisc est peut-être “une erreur stratégique”. Les antiquaires et les brocanteurs forment encore un petit tissu économique qui anime les villes. Leur commerce comporte une touche culturelle indéniable. Ces professionnels supportent mal les crises qui se succèdent à termes très brefs. Elles imposent de déclarer un maximum de transactions pour pouvoir justifier non pas un train de vie mais un stock. Patrick Derom ajoute à cela que “l’essentiel des trafics s’effectue entre des particuliers qui eux ne sont soumis à aucune règle fiscale. Le cash est totalement libre entre eux. De plus, le blanchiment d’argent ainsi pourchassé ne concerne pas de petits échanges comme on en trouve au Sablon, dans les Marolles, près de la Batte à Liège, près de la rue aux Laines à Anvers, près de la rue Onderbergen à Gand. Le blanchiment concerne de grosses sommes, par essence, à au moins 50 000 € et souvent beaucoup plus. Je crains qu’en agissant de la sorte on pousse les acteurs du marché à agir en noir”. Il y a derrière toutes ces contraintes qui fluctuent d’un pays à l’autre (à quand une harmonisation européenne pour éviter des distorsions ?) et “un risque majeur de délocalisation”. On le vit l’an dernier aux Pays-Bas où le gouvernement imposa une taxe à l’importation de 21% pour les œuvres d’art quand ce taux est de 5 % en Grande-Bretagne et de 6 % chez nous. Ce fut un lever de boucliers à la Tefaf. A tel point que l’on parla de déplacer la Tefaf-Maastricht à… Bruxelles. “La présence, heureuse, de nombreux négociants français à Bruxelles, est le fruit d’une chasse à la fraude en France. On voit donc où cela mène pour nos voisins. Le marché de l’art est une plus-value magistrale pour notre capitale, entre autres”. “Paris est à moitié mort”, entend-t-on à la Brafa (site de Tour et Taxis à Bruxelles, jusqu’à dimanche prochain), où les Français forment presque la moitié des exposants. Bruxelles et Anvers risquent-ils de suivre Paris ?

© La Libre Belgique 2012

Article source: http://www.lalibre.be/economie/actualite/article/715813/l-etat-tuera-t-il-les-antiquaires.html

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